La mode devient cinéma
La mode ne se contente plus d’être photographiée. Elle se filme, se raconte, s’inscrit dans une temporalité. Lookbooks filmés, éditoriaux vidéo, fashion films : le vêtement quitte l’image figée pour entrer dans le mouvement, la narration, l’émotion. La mode emprunte aujourd’hui les codes du cinéma pour construire des univers, installer des atmosphères, faire ressentir plutôt que simplement montrer.
CULTURE
1/26/20263 min temps de lecture
Pourquoi le lookbook filmé et l’éditorial vidéo redéfinissent le langage visuel de la mode
Pendant longtemps, la photographie a été le langage dominant de la mode. Une image suffisait à figer une silhouette, une attitude, un moment précis. Le vêtement se montrait dans un instant figé, d’abord pour la page imprimée, puis pour l’écran. Mais aujourd’hui, ce modèle atteint ses limites. Avec l’omniprésence des écrans et l’évolution des usages, la mode cherche de nouveaux formats pour raconter, immerger, faire ressentir.
C’est dans ce contexte que le lookbook filmé et l’éditorial vidéo s’imposent. Plus qu’une simple déclinaison animée de la photo, ils incarnent un glissement profond : la mode ne se contente plus d’être vue, elle se vit. Elle devient narration. Elle devient cinéma.
De l’image figée à l’expérience immersive
Le succès de la vidéo dans la mode s’explique d’abord par les comportements du public. Sur Instagram, TikTok ou YouTube, les contenus en mouvement génèrent deux à trois fois plus d’engagement que les images fixes, en particulier chez les moins de 35 ans. Mais réduire ce phénomène à une logique algorithmique serait insuffisant.
La vidéo répond avant tout à un besoin narratif. Là où la photographie saisit un instant, le film installe une atmosphère, une durée, une tension. Le vêtement se montre en action, dans un espace, face à d’autres corps et regards. Le style devient comportement, la manière de marcher, de respirer, de toucher un tissu compte autant que la coupe ou la silhouette. Le vêtement cesse d’être un objet statique pour redevenir ce qu’il est fondamentalement : une interface entre un corps et le monde.
Le storytelling comme nouveau centre de gravité
Le lookbook vidéo n’est plus simplement un outil commercial. Il devient récit, univers, parfois manifeste esthétique.
Des maisons comme Prada, Miu Miu ou Gucci confient leurs films à des réalisateurs issus du cinéma ou de l’art contemporain. Les campagnes ne racontent plus seulement une saison, elles traduisent une ambiance mentale, une fiction fragmentaire. Chez Miu Miu, les films deviennent des scènes suspendues où les vêtements existent dans un monde volontairement ambigu, entre performance, quotidien et imaginaire.
Le format vidéo permet de travailler la temporalité : il ralentit le regard, crée du rythme, des silences, invite à une attention prolongée. Dans un monde saturé d’images, cette capacité à capter l’attention autrement devient stratégique.
Quand la mode emprunte au cinéma
La frontière entre fashion film, court-métrage et éditorial s’efface. La mode emprunte les codes du cinéma : narration fragmentée, montage expressif, jeu sur la lumière, travail du son.
Des créateurs comme Gabriel Moses ou Valentin Petit incarnent cette nouvelle génération de réalisateurs hybrides. Leur travail ne se contente pas d’illustrer un vêtement : il crée une émotion durable, une tension poétique. La vidéo devient un espace de recherche artistique où la mode dialogue avec le cinéma, la musique, la performance et l’art contemporain.
Quel avenir pour la photographie de mode ?
La montée de l’éditorial filmé ne signifie pas la disparition de la photographie. Elle redéfinit son rôle. La photo devient parfois une trace, un arrêt sur image extrait du mouvement, un instant cristallisé.
Dans de nombreux projets, photo et vidéo coexistent. Le film installe le récit, la photo en cristallise les moments forts. Les métiers se redessinent : les photographes deviennent souvent directeurs visuels, les vidéastes conçoivent des images comme autant de possibles photos. Le regard prime sur le médium, l’important n’est plus de photographier ou filmer, mais de raconter et de faire ressentir.
Une mode plus sensorielle, plus incarnée
La vidéo répond à une attente émotionnelle forte. Dans un monde saturé d’images lisses et instantanées, le public recherche l’immersion, le mouvement, la présence. La mode devient langage sensible, proche du cinéma d’auteur. Le vêtement n’est plus seulement montré : il est vécu, traversé, parfois même mis à distance pour mieux exister.
Conclusion : la mode comme art du temps
Le boom du lookbook filmé et de l’éditorial vidéo marque une transformation majeure du langage visuel de la mode. En investissant durée, narration et émotion, la mode ne produit plus seulement des images : elle fabrique des expériences.
Ce passage du cadre à la séquence, de l’instant à la temporalité, révèle une industrie en quête de profondeur et de sens. La mode ne se regarde plus seulement : elle se ressent.

Crédits : Gucci
Sources :
Vogue France — Les Women’s Tales de Miu Miu en 10 courts métrages
Prada Group — El Affaire Miu Miu (Women’s Tales #28)
Molova — GRWM, Vlogs, Moodboards : la mode se filme en coulisses
Wiki — Nightwalk (#19)
Vogue Business — Inside luxury brands’ Hollywood pursuits
Crédits : Gucci
