Collaborer à tout prix ?

La collaboration est devenue un passage quasi obligé dans les milieux créatifs. Présentée comme une opportunité ou un tremplin, elle s’inscrit aujourd’hui dans un système où la visibilité fait souvent office de monnaie. Entre projets non rémunérés, promesses d’exposition et cadres parfois flous, cet article propose une analyse sans jugement des mécanismes à l’œuvre, pour comprendre les équilibres et déséquilibres qui structurent ces pratiques.

CULTURE

2/9/20263 min temps de lecture

Dans les milieux créatifs contemporains, la collaboration s’est imposée comme une évidence. Photographie, mode, vidéo, musique, direction artistique : travailler à plusieurs est devenu un passage quasi obligé, valorisé comme un signe d’ouverture, de dynamisme et de vitalité artistique. Pour les artistes émergents, ces collaborations représentent souvent bien plus qu’un simple projet : elles incarnent une promesse de visibilité, de réseau, parfois même de légitimité.

Mais derrière cette dynamique largement encouragée, une question persiste et cristallise de plus en plus de tensions : celle de la rémunération, ou plutôt de son absence fréquente.

Le sujet n’est pas nouveau. Il traverse depuis longtemps les industries culturelles, mais il prend aujourd’hui une ampleur particulière à l’ère des réseaux sociaux, où la visibilité est devenue une valeur centrale, souvent présentée comme une monnaie d’échange suffisante pour justifier le travail non rémunéré.

La visibilité comme capital symbolique

Pour de nombreux artistes en début de parcours, accepter une collaboration sans rémunération s’inscrit dans une logique d’investissement. Être publié, diffusé, repéré. Apparaître dans un média, sur une plateforme, dans une campagne ou un projet collectif peut, en théorie, ouvrir des portes. Certaines trajectoires se sont effectivement construites ainsi, à partir de projets autoproduits, de collaborations informelles ou de réseaux créatifs soudés.

Dans ce cadre, la visibilité fonctionne comme un capital symbolique, au sens développé par le sociologue Pierre Bourdieu : une ressource immatérielle, fondée sur la reconnaissance, la réputation et la légitimité perçue. Accumuler ce capital peut permettre, à terme, d’accéder à des opportunités plus stables ou mieux rémunérées.

Mais ce modèle repose sur une promesse incertaine. La visibilité ne garantit ni continuité, ni reconnaissance durable, encore moins une sécurité économique. Elle peut être intense, mais éphémère. Exposée, mais non convertie.

Un système structurellement déséquilibré ?

Les critiques deviennent plus vives lorsque la non-rémunération cesse d’être ponctuelle pour devenir structurelle. Lorsque des marques, des médias ou des institutions disposant de moyens financiers s’appuient de manière récurrente sur le travail gratuit d’artistes émergents, la frontière entre opportunité et exploitation se brouille.

Selon une étude de Freelancers Union, près de 70 % des créatifs déclarent avoir déjà travaillé gratuitement au moins une fois dans leur carrière, souvent sous la promesse d’une exposition future ou d’une collaboration “tremplin”. Dans de nombreux cas, cette exposition ne se traduit ni par une rémunération ultérieure, ni par une relation professionnelle durable.

Ce déséquilibre est accentué par la concurrence accrue entre créatifs, la précarisation des métiers culturels et la normalisation de l’idée selon laquelle “se montrer” serait déjà une forme de paiement.

Une réalité plus nuancée qu’il n’y paraît

Pour autant, réduire la question à une opposition binaire entre collaboration choisie et collaboration subie serait simpliste. Toutes les initiatives non rémunérées ne relèvent pas d’un abus. Certaines sont pleinement assumées, expérimentales, collectives, affranchies des logiques commerciales. Elles permettent de tester, de chercher, de créerhors cadre.

La différence se joue souvent ailleurs. Non pas uniquement dans la présence ou l’absence de paiement, mais dans la clarté des intentions, des attentes et des bénéfices réels pour chaque partie. Le flou, l’implicite, les promesses vaguesconstituent le véritable point de friction.

De plus en plus de collectifs, de plateformes et de professionnels tentent aujourd’hui de redéfinir des standards éthiques, en encourageant la transparence, la reconnaissance du travail fourni et une meilleure répartition de la valeur créée.

Vers de nouveaux modèles de collaboration ?

Face à ces tensions, de nouvelles formes de collaboration émergent. Collectifs indépendants, productions horizontales, financements participatifs, mutualisation des ressources : autant de tentatives pour sortir d’un modèle vertical et déséquilibré.

Ces initiatives ne prétendent pas apporter de solution unique, mais témoignent d’une prise de conscience croissante. La collaboration reste un moteur essentiel de la création contemporaine. Elle permet la rencontre, le croisement des regards, l’émergence de nouvelles formes. À condition qu’elle repose sur un échange explicite, respectueux et équilibré.

Dans un paysage saturé d’images, de contenus et de projets, la question n’est plus seulement de savoir s’il faut collaborer. Elle est de comprendre comment, avec qui, et dans quel cadre.

Sources et références :

Freelancers Union – Freelancing in America
The Guardian – Unpaid creative labour
Vogue Business – Creative work and compensation
Pierre Bourdieu – travaux sur le capital symbolique et la reconnaissance culturelle

Artistes émergents, visibilité, non-rémunération
Analyse d’un système créatif sous tension